Dávid Szabó

Les registres non conventionnels dans le dictionnaire bilingue[1]

 

Familier, argotique ou vulgaire, soutenu ou littéraire, les registres ou niveaux de langue constituent un domaine particulièrement délicat de la lexicographie. Les utilisateurs critiques trouvent souvent que les choix des dictionnaires sont arbitraires, alors que ces choix sont en général le résultat de longues discussions au sein des équipes lexicographiques. Pourtant, ce n’est pas les définitions qui manquent, mais même si, en théorie, il est relativement facile de distinguer familier et argotique ou soutenu et littéraire, en pratique, il est souvent très difficile voire impossible de trancher, de déterminer de manière objective si, par exemple, tel ou tel mot appartient plutôt à l’argot ou à la langue familière.

Dans cet article, nous examineront les registres que certains spécialistes regroupent sous la mention non conventionnel[2], c’est à dire ceux qu’on considère en général comme marginaux par rapport à la norme linguistique: il s’agira donc essentiellement des mentions fam., arg. pop. et vulg. des dictionnaires. Nous analyseront un corpus hongrois tiré d’un dictionnaire hongrois-français en préparation[3], donc en dehors des problèmes de définitions et de jugements, nous devrons faire face à des difficultés qui résultent de l’adaptation d’une terminologie linguistique française à un corpus hongrois.

Au niveau théorique, nous pouvons faire la distinction entre les différents registres non conventionnels de la façon suivante. L’argot est essentiellement un vocabulaire particulier utilisé au sein de groupes socio-professionnels plus ou moins fermés par lequel le locuteur affiche son appartenance au groupe en question et se distingue des autres, de la grande majorité des sujets parlants[4]. La fonction cryptique est une des fonctions essentielles des langages de ce type, mais on peut parler d’argot sans l’emploi conscient et voulu de mots secrets, les fonctions ludiques et connivencielles caractérisant sans doute davantage les argots au sens moderne du terme. Outre les argots parlés au sein de différents groupes socio-professionnels, nous ne devons pas ignorer l’importance d’une variété argotique utilisée au niveau de toute la société, dont le vocabulaire est en train de passer dans la langue familière voire dans la langue courante tout en conservant une “nuance” argotique: c’est à dire que ces mots, bien que largement utilisés et bien connus, sont toujours considérés comme argotiques par une grande partie des membres de la communauté linguistique[5].

Contrairement à l’argot, le registre familier concerne non seulement le vocabulaire, mais aussi la prononciation ou la grammaire. Le choix de la part du locuteur d’un terme familier est beaucoup moins conscient que celui d’un mot d’argot et dépend avant tout de la situation de communication dite familière; il s’agit de situations où le locuteur est entouré de personnes qu’il connaît bien (amis, membres de sa famille, etc.) et avec qui il entretient des relations intimes ou d’égalité. La langue familière est donc le résultat d’une diminution de l’attention portée à sa façon de parler ou d’écrire. Cependant, étant donné que les argots constituent une des sources essentielles du vocabulaire familier, il est souvent difficile de trancher si tel ou tel mot d’origine argotique largement diffusé au niveau de la société doit être considéré comme argotique ou comme familier.

Le registre dit populaire est doublement problématique. D’une part, sa définition traditionnelle en tant que le français parlé dans le peuple[6] ne semble plus répondre aux exigences de la linguistique moderne. Il serait sans doute plus justifié de parler de variétés non standard urbaines. L’emploi de termes populaires dépendrait davantage des origines sociales et de l’éducation du locuteur que de ses intentions (cf. argots) ou de la situation de communication (cf. langue familière). D’autre part, compte tenu des changements sociaux survenus dans le courant du XXe siècle, la distinction dans les dictionnaires d’un vocabulaire spécial propre aux couches situées en bas de l’échelle socio-économico-culturelle ne paraît plus très naturelle, d’autant plus que les mots qualifiés de populaire sont en général usités dans toutes les couches de la société et que dans la plupart des cas, aucun critère objectif ne permet de les distinguer des termes familiers ou des mots d’argot commun largement diffusés. Il faut ajouter que dans le cas de certaines langues étrangères, le terme langue populaire pose également un problème de traduction , c’est à dire que par exemple en hongrois, il est plus facile d’expliquer ce qu’on entend par populaire que de trouver un vrai équivalent. Ce phénomène s’explique non pas par l’absence d’une variété langagière équivalente en Hongrie, mais - au moins en partie - par le fait que pour la linguistique hongroise pendant très longtemps la notion de langue parlée dans le peuple évoquait quasi exclusivement les parlers régionaux.

Finalement, la notion de vulgaire n’est pas sans ambiguïté non plus. Elle fait penser soit aux gros mots, aux obscénités,  aux mots tabous, soit au bas langage des couches les moins cultivées, ce qui, d’un autre point de vue, nous permet de retrouver la langue populaire. En plus, même si nous n’acceptons que la première définition, donc, nous entendons par vulgaire ce qui est lié à l’expression de tabous sociaux, il faut admettre que la caractérisation de tel ou tel mot comme vulgaire implique un jugement très subjectif. Est-ce la forme du mot ou son référent qui est ressenti comme vulgaire? Pour certains “argotophobes”[7], argots et vulgarité vont toujours ensemble, tandis que l’emploi des mots qu’on peut qualifier de vulgaire semble être lié de façon évidente aux situations familières. Quant à l’équivalence entre le terme français vulgaire et le hongrois vulgáris, il faut noter que le dictionnaire monolingue MÉK[8] utilise vulgáris également pour des germanismes dont l’emploi est déconseillé par le bon usage du hongrois.

Ainsi, même si au niveau des définitions il n’est pas difficile de distinguer les registres mentionnés plus haut, lorsqu’il s’agit de l’usage quotidien, il est souvent impossible de faire une distinction de façon objective entre un mot d’argot commun ayant quitté son micro-argot d’origine, un terme populaire employé dans tous les milieux sociaux ou un élément familier. C’est pourquoi certains spécialistes essaient d’éviter ces catégories du français non officiel soit en les regroupant sous l’appellation français non conventionnel comme Cellard et Rey, soit en faisant d’un de ces registres, par exemple du familier, un terme générique[9].

Cela implique que les lexicographes non plus ne disposent pas d’outils spéciaux qui permettent d’attribuer un registre à un mot de façon indiscutable. En ce qui concerne les niveaux de langue non conventionnels, ce sont avant tout les mots argotiques et familiers qui posent un problème, étant donné que pour le populaire, c’est la légitimité de toute la catégorie qui peut être mise en doute, alors que le registre vulgaire semblerait manquer d’objectivité scientifique. Même dans un dictionnaire de très bon niveau comme Le Petit Robert, dans lequel les mentions de registres sont revues chaque année, on peut s’interroger sur la validité de certaines marques. Pourquoi l’édition de 1993 du Nouveau Petit Robert tient à distinguer un sens argotique et un sens familier de mec? Pourquoi le mot meuf est-il considéré comme argotique et familier à la fois?, etc... N’empêche que le lexicographe bilingue qui travaille dans le domaine franco-hongrois éprouve bien moins de difficultés quand il s’agit de caractériser des mots non conventionnels français, les dictionnaires unilingues modernes et régulièrement remaniés tels Le Petit Robert ou Le Petit Larousse étant - malgré leurs imperfections - des outils d’une valeur indéniable. Par contre, en ce qui concerne le hongrois, le lexicographe doit souvent faire face à des difficultés qui résultent de l’absence de dictionnaires suffisamment modernes et régulièrement revus et corrigés.

Lors de l’élaboration du dictionnaire franco-hongrois en question, lorsqu’il fallait indiquer le registre d’un mots hongrois, l’équipe lexicographique n’avait à sa disposition que des dictionnaires unilingues datant au meilleur des cas du début des années 70 (et témoignant d’un esprit puriste évident) ou de dictionnaires bilingues dont les plus récents remontaient à la fin des années 80[10]. Etant donné qu’en 25 et même en 10 ans les registres non conventionnels peuvent subir des changements considérables (par exemple, un mot d’argot peut disparaître ou, au contraire, rejoindre la langue familière ou même la langue courante), nous avions souvent le sentiment que la mention des dictionnaires plus anciens devrait être corrigée. Dans ces cas-là, c’étaient les hungarophones de l’équipe - cinq ou six personnes selon le moment - qui devaient se mettre d’accord sur le registre. Plus exactement, c’était le nomenclutariste hungarophone qui devait d’abord valider ou refuser la mention des dictionnaires qu’il utilisait pour son travail, ou proposer éventuellement une marque pour les mots introuvables dans les autres dictionnaires, et sa décision pouvait être corrigée au cas échéant par les autres Hongrois de l’équipe lors des différentes relectures.

Le registre non conventionnel qui est de loin le plus souvent signalé dans la partie hongroise du dictionnaire en question est le familier. Cela n’a bien sûr rien de très surprenant. Mais la prépondérance du familier sur les autres niveaux analogues est frappante même par rapport à un dictionnaire comme Le Robert. Ce phénomène a plusieurs explications. D’une part, comme nous avons vu plus haut, la linguistique hongroise a des difficultés pour interpréter le registre dit populaire. Pour son côté trop subjectif déjà évoqué, nous essayions d’éviter le plus possible la mention vulgaire, laquelle était généralement remplacée par très familier. La catégorie du familier s’élargissait également au détriment de son voisin argotique. Cela s’explique essentiellement par le fait que nous trouvions que s’agissant d’un dictionnaire “moyen” qui serait constitué d’un peu moins de 50 mille articles, la grande majorité des mots qu’on pourrait qualifier à la rigueur d’argotique étaient déjà suffisamment connus et répandus pour être attribués à un argot au sens strict du terme. Il est vrai qu’une partie des éléments lexicaux qui ont ainsi reçu la mention fam. pourraient être regroupés sous le nom argot commun, mais ce terme utilisé presque uniquement par des argotologues reste peu connu.

 

Dans la deuxième partie de notre travail, nous examinerons une partie des mots et expressions hongrois qualifiés de familier par notre dictionnaire. Lors de son travail, un lexicographe a rarement l’occasion de soumettre un article au jugement d’un nombre important d’individus. Le travail minutieux qu’exige l’élaboration d’un dictionnaire est trop long pour qu’on puisse se permettre d’examiner systématiquement la validité de tel ou tel aspect des articles en menant des enquêtes pouvant être interprétées statistiquement.

Pendant l’élaboration de cet article, nous avons pris 50 mots et expressions marqués comme familiers dans le corpus du dictionnaire. Dans le cas des lettres A et Sz, nous avons sélectionné tous les termes familiers dont la nuance non conventionnelle ne dépendait pas d’un contexte trop particulier, et nous en avons retenu près de la moitié, c’est à dire 50 mots. En établissant notre corpus définitif, nous faisions attention à ce que tous les principaux types de mots familiers que nous avions pu distinguer soient représentés à peu près proportionnellement à leur importance dans le premier corpus. Par types nous entendons essentiellement des mots qu’on pourrait aussi qualifier d’argotiques, des mots traditionnellement considérés comme vulgaires, des mots proches de la langue courante et des mots auxquels on aurait tendance à attribuer une autre mention comme régional, littéraire etc... A partir des 50 mots et expressions familiers retenus, nous avons élaboré un questionnaire. Nous avons demandé à nos informateurs de rattacher chaque mot à un niveau de langue, bizalmas (familier), szleng/argó (slang/argot), vulgáris (vulgaire), köznyelv (langue courante) ou egyéb (autres). Le fait que slang et argot figurent ensemble - malgré certaines différences entre les définitions françaises et anglaises - s’explique par le fait que la terminologie hongroise utilise dans certains cas les deux comme synonymes. La catégorie autres (pouvant correspondre selon le cas à des registres comme régional, vieilli, etc.) servait à éviter l’embarras du choix.

Les questionnaires ont été remplis par 25 personnes âgées entre 20 et 60 ans (dont 16 d’entre 20-40 ans et 9 de plus de 40 ans), 15 femmes et 10 hommes, tous habitant Budapest et ayant fait des études supérieures. Naturellement, ni le nombre, ni la répartition socio-culturelle et géographique des nos informateurs ne permet de tirer des conclusions généralisables. Mais ceci était loin d’être notre but. Nous voulions simplement augmenter considérablement le nombre des “relecteurs” (outil dont les lexicographes ne disposent pas normalement) pour pouvoir poser certaines questions liées à la problématique de l’attribution des registres dans un dictionnaire.

Les 50 mots et expressions du questionnaire étaient les suivants:

 

mi az ábra? (quoi de neuf?); adjisten! (<terme rural de salutation>); agyonüti az idõt vmivel (tuer le temps en faisant qc); szétloccsan az agyveleje (se faire sauter la cervelle); ajaj(aj)! (oh là là / ouille! ouille!); ajnároz (cajoler/dorloter); maga alatt van (avoir le moral à zéro); alhatnékom van (j’ai sommeil); alkoholelvonó (centre de désintoxication); almás (c’est fichu); eltesz vkit láb alól (liquider qn); álomszuszék (<feignant>); alsós (<élève de l’école primaire>); amondó vagyok (être d’avis de/que); mûszaki analfabéta (nul en technique); az anyját! (nom d’un chien!); anyjuk (<la mère>); apafej (<mon grand>); apanázs (<rente>); akku (batterie); átugrik a szomszédba (faire un saut chez les voisins); az atyaúristenit! (nom de Dieu!); autókázik (se balader en voiture); átvág (arnaquer); nagy ázsiója van (avoir la cote); szerszám (pénis); szerv (flic); szabi (vacances); szalma (célibataire); szájmenése van (il n’y a pas moyen de l’arrêter); szajré (butin); szájtépés (boniments); szaki (<mon petit vieux / mon pote>); szaros (merdeux); szaxis (saxo); széltoló (fumiste); szemétláda (salaud); szexõrült (obsédé); szia! (salut!); szédült (dingue); szekál (bassiner); szeleburdi (étourdi); szépfiú (bellâtre); szivar (type); micsoda szívás! (quelle merde!); szófosás (<logorrhée>); szilva (eau de vie de prune); színmûvészeti (Conservatoire d’art dramatique); szipós (sniffeur de colle); szopik (en baver).

 

Seule une minorité des mots et expressions ont été qualifiés de familier par nos informateurs. Il s’agit de 7 termes: anyjuk, autókázik, szabi, szalma, szédült, alhatnékom van et szekál dont le dernier a été considéré comme argotique par le même nombre de personnes.

Parmi les registres non conventionnels, c’est l’argot qui a été a le plus souvent choisi. Les 16 mots et expressions rangés dans cette catégorie sont ábra, almás, eltesz vkit láb alól, apafej; átvág, szerszám, szerv, szájmenés, szajré, szájtépés, szaki, szaxis, szivar, szívás, szipós et szekál.

7 mots et expressions ont été caractérisés comme vulgaires: szétloccsan az agyveleje, az anyját!, az atyaúristenit!, szaros, szemétláda, szófosás et szopik.

Le niveau le plus souvent choisi - même s’il ne devance que de peu l’argot - est la langue courante avec 20 premières places: agyonüti az idõt, ajaj(aj)!, ajnároz, maga alatt van, alkoholelvonó, álomszuszék, alsós, amondó, mûszaki analfabéta, apanázs, akku, átugrik a szomszédba, ázsió, széltoló, szexõrült, szia!, szeleburdi, szépfiú, szilva, színmûvészeti.

Pour un seul mot, adjisten!, autres devance les catégories que nous venons de citer. Pour alhatnékom van, la fréquence des mentions autres égale celle des mentions fam.

Il est important d’ajouter que dans le cas d’une majorité “confortable” des mots et expressions examinés, c’est à dire 35 sur 50 termes, les trois registres non conventionnels (argot, familier et vulgaire) ensemble devancent la langue courante, donc ces 35 éléments lexicaux ont été rangés du côté des variétés non officielles.

Avant d’essayer de tirer des conclusions, il faut préciser que la plupart des personnes interrogées n’avaient pas de formation linguistique. Ainsi, il n’est pas impossible que - malgré les explications de l’enquêteur - certaines définitions ne soient pas devenues suffisamment claires pour certains de nos informateurs. Nous supposons par exemple que bizalmas (familier) est une catégorie moins connue pour le grand public hongrois que le szleng (argot). Et en ce qui concerne ce dernier, ce n’est pas les définitions contradictoires des spécialistes qui manquent, et que savons-nous des micro-définitions individuelles qu’en font les non linguistes? En plus, nous avons vu plus haut qu’au niveau de leur emploi quotidien, les mots familiers et argotiques sont souvent difficiles à distinguer même pour les spécialistes. Et il ne faut pas ignorer non plus le côté subjectif déjà évoqué du registre dit vulgaire.

Un questionnaire de ce type n’analyse pas l’usage réel. Il examine plutôt l’idée que des locuteurs ont de certains phénomènes linguistiques. Si 25 informateurs sur 25 disaient qu’un mot donné ne s’utilise pas, cela indiquerait sans doute que les lexicographes devraient se poser des questions quant à la place d’un tel mot dans un dictionnaire pas trop détaillé ou spécialisé. Cependant, l’indication des registres constitue un travail délicat qui nécessite une formation linguistique et une certaine expérience lexicographique. Donc, compte tenu des conditions et des caractéristiques de l’enquête, les résultats que nous venons de passer en revue doivent être traités avec une certaine précaution.

En ce qui concerne le dictionnaire bilingue en préparation, le fait qu’une majorité convaincante de 50 mots et expressions qualifiés de familier par l’équipe lexicographique a été caractérisée comme non conventionnelle par les informateurs est rassurant, mais indique également qu’il y aura encore du travail à faire lors de la mise au point définitive. C’est avant tout deux aspects du problème qui méritent d’être examinés plus en détail. Il s’agit d’une part des mots qui ont reçu la mention slang/argot. Ce sont pour la plupart des mots bien connus dans toutes les couches de la société hongroise. Il y en a qui sont des mots issus de l’argot des malfaiteurs comme szajré qui, tout en étant parfaitement transparent pour la quasi totalité des Hongrois, a conservé une coloration argotique, c’est à dire qu’on associe à la pègre en l’entendant. Un mot comme szipós est un ancien mot d’argot devenu pratiquement un terme technique; c’est le seul moyen de parler en hongrois usuel d’un sniffeur de colle. Un autre mot comme szívás avait encore toutes les caractéristiques des éléments argotiques dans les années 80, mais de nos jours, c’est un mot tout à fait courant pour les moins de 35-40 ans et un mot bien connu même pour la génération des parents, les 40-60 ans. Une partie des mots d’argot ont un côté vieilli comme almás ou szivar, c’est à dire que ces mots ne semblent plus être à la mode. Il y a des termes qui se sont retrouvés dans la catégorie argotique sans doute à cause de leur rareté ou leur aspect relativement désuet: on pourrait citer en exemple szekál ou surtout szaki dont la mention argotique a été une vraie surprise: il s’agit en effet d’une terme d’adresse qui correspond assez bien du point de vue de son statut stylistique à ce que les Français appellent populaire; c’est un mot dont les origines remontent dans le parler de la classe ouvrière et qui s’est vulgarisé par la suite. Il n’a donc rien de particulièrement argotique, sa place dans ce registre s’explique probablement en partie par les origines socio-économiques de nos informateurs, ainsi que par son côté relativement vieilli. Malgré ces quelques doutes, on peut conclure que la majorité des mots et expressions qualifiés d’argotiques lors de notre enquête appartiennent non pas aux argots classiques, mais à l’argot vulgarisé et répandu dans tous les niveaux de la société: l’argot commun.

Les mots qui ont été majoritairement rangés dans la catégorie de la langue courante sont aussi d’un intérêt particulier. Le nombre important des mots de ce type illustre bien le processus ininterrompu du passage de termes non conventionnels dans la langue standard. Le fait que ces mots portent une mention non conventionnelle dans le dictionnaire s’explique sans aucun doute aussi par les marques de niveaux trop sévères ou vieillies de dictionnaires plus anciens, ce qui témoigne de la difficulté d’échapper à certaines traditions puristes. N’empêche que même cette liste est à prendre avec précaution, car on y trouve des mots qui au moins par leur degré relatif de familiarité (akku par rapport à akkumulátor ou szia! par rapport à jó napot!) se distinguent de synonymes nettement plus soutenus qui n’en appartiennent pas moins à la langue de tous les jours.

Il ne faut pas ignorer totalement la catégorie vulgaire et autres non plus. Certains d’entre les termes vulgaires ne diffèrent de la langue standard que par le fait que ce sont des jurons (az anyját!, az atyaúristenit!). Un adjectif comme szaros est considéré comme vulgaire parce qu’il réfère à une matière tabou (l’excrément) sans euphémisme. Pourtant, son emploi caractériserait surtout la langue familière. Certains des mots qualifiés de vulgaire sont par contre les résultats de procédés qu’on considère traditionnellement comme argotiques: ainsi, szemétláda (poubelle) signifie par métaphore salaud ou ordure, alors que szopik (en baver; littéralement sucer) résulte de l’image déplaisante d’un homme qui doit sucer le pénis d’un autre. Ce qui explique sans aucun doute la mention vulgaire attribuée au verbe. Pourtant, szívás, substantif formé du verbe szív qui est synonyme de szopik et remonte à la même image, est considéré non pas comme vulgaire, mais comme argotique. Parmi les mots vulgaires, on trouve également l’expression szétloccsan az agyveleje dont tous les éléments appartiennent sans aucun doute à la langue courante, et même soutenue, en ce qui concerne le verbe. Ici, c’est probablement la brutalité de l’image exprimée qui explique la mention vulgaire.

 

En guise de conclusion, nous devons de nouveau insister sur la difficulté de juger avec objectivité le statut d’un grand nombre de mots et expressions en position inter-registre. C’est le cas de bien des mots non conventionnels employés par de nombreux locuteurs dans tous les niveaux de la société. Et naturellement, la grande majorité des éléments non standard qu’on retrouve dans un dictionnaire “moyen” (environ 50 mille vedettes) font partie de cette catégorie. Ainsi, plutôt que de perdre son temps lors de discussions sans fin en essayant de trouver le registre particulier qui correspond le mieux (et avec lequel les utilisateurs du dictionnaire ne seront pas forcément d’accord), le lexicographe a probablement intérêt à regrouper les différents registres non officiels sous un terme générique, qui pourrait être par exemple familier ou non conventionnel. Cette solution pourrait être envisagée surtout dans le cas de dictionnaires pas trop spécialisés qui se limitent au vocabulaire courant. Pour terminer, ce qui nous paraît le plus important en matière de dictionnaires bilingues, c’est d’indiquer sans ambiguïté quels sont les mots “dangereux” auxquels l’étudiant doit faire attention.

 

Bibliographie

CELLARD, Jacques-REY, Alain: Dictionnaire du français non conventionnel, Paris, Hachette, 1991 (1ère édition: 1980).

DUNETON, Claude: Le guide du français familier, Paris, Editions du Seuil, 1998.

FRANCOIS-GEIGER, Denise: L’argoterie, Paris, Sorbonnargot, 1989.

FRANCOIS-GEIGER, Denise-GOUDAILLIER, Jean-Pierre (sous la direction de): Parlures argotiques, Langue Française 90, Paris, Larousse, 1991.

GUIRAUD, Pierre: L’argot, Paris, PUF, 1958.

GUIRAUD, Pierre: Le français populaire, Paris, PUF, 1965.

Le Nouveau Petit Robert, Dictionnaire de la langue française 1, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1993.

SZABÓ Dávid: A francia argó (L’argot français), in KIS Tamás (sous la direction de): A szlengkutatás útjai és lehetõségei, Debrecen, Kossuth Egyetemi Kiadó, 1997, 159-83.

SZABÓ Dávid: L’argot commun des jeunes parisiens, mémoire de DEA, Paris, Université de Paris V, 1991.



[1] In: Anne-Marie Loffler-Laurian (coordonné par), Etudes de linguistique générale et contrastive – Hommage à Jean Perrot, Paris, Centre de Recherche sur les Langues et les Sociétés, 2001, 427-436. o.

[2] Pour une définition du français non conventionnel cf. CELLARD-REY 1991, IX-XI.

[3] Jean Perrot (sous la direction de), Magyar-francia kéziszótár – Dictionnaire hongrois-français, Szeged, Grimm Kiadó, 2000.

 

[4] Pour une définition moderne de l’argot voir par ex. GUIRAUD 1958, 5-6, 97.

[5] Cf. FRANCOIS-GEIGER 1989, 27-8.

[6] Cf. GUIRAUD 1965, 6.

[7] Terme emprunté à Jean-Pierre Goudaillier. Voir FRANCOIS-GEIGER-GOUDAILLIER 1991, 10-12.

[8] Magyar Értelmezõ Kéziszótár, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1972.

[9] Cf. Duneton 1998, 14-22.

[10] Parmi les sources des nomenclaturistes il faut faire mention avant tout du MÉK déjá cité et du Magyar-angol kéziszótár (dictionnaire hongrois-anglais) de MAGAY et ORSZÁGH (Budapest, Akadémiai Kiadó, 1990).